Scène ouverte de septembre 2025.
Thème : L'enfance
La Lettre
J’ai retrouvé une lettre que je m’étais écrite quand j’étais enfant pour moi plus tard. C’est pas trop que je l’avais perdu ni que j’avais oublié son contenu mais nous avons coupé et dessouché l’arbre auprès duquel j’avais déposé la lettre dans la boîte-cercueil de Kiki, le cochon d’inde de mon frère… Comme cette lettre était vraiment très personnelle, je suis allée déterrer la boîte avant la coupe, j’ai pris la lettre et remis soigneusement Kiki, enfin… ce qui l’en reste au bout de 40 ans, dans sa boîte et la boîte dans les racines.
Kiki… il a mal fini le pauvre. Il faut dire que mon frère n’a jamais eu de chance avec ses animaux de compagnie. Kiki a malencontreusement croisé la route du furet de chasse de nos voisins. Personne n’a jamais compris comment Kiki avait pu ouvrir sa cage, se faufiler dans le jardin, puis celui des voisins pour venir narguer Diane, la furette, dans sa cage regrettablement mal fermée.
Il y a aussi eu Sushi, Sashimi et Maki, des poissons rouges, qui ont servi d’entrainement à la pêche pour Lilith, notre jolie chatte de chasse.
Et puis Edith et Marcel, les diamants mandarin qui n’ont pas résisté à l’appel de la tablette de chocolat tombée dans leur cage…
Ensuite, mes parents ont arrêté les frais animaliers pour mon petit frère et lui ont offert des jeux vidéo. A présent, il en fait son métier. Il est vétérinaire pour Animal Crossing.
Mais je vous parlais de la lettre…
J’avais 10 ans. C’est mon instituteur de CM2 qui nous l’avait fait écrire. Qu’est-ce-que vous pourriez dire de vous à la personne que vous serez plus tard, adulte ? Dans quoi vous projetez vous ? Je crois qu’il avait ajouté : « Pas de censure, lâchez-vous, personne ne vous jugera ! » Il les avait ramassées, lues, corrigées. Tout le monde avait lu sa lettre devant toute la classe. Sauf moi. L’instit a convoqué mes parents, pris contact avec la psychologue scolaire et m’a demandé de surtout ne plus jamais, jamais parlé de cette lettre. Pfff. Pourtant, je m’étais appliquée. J’avais pris ma plus jolie écriture, mon plus beau stylo, celui qui ressemblait à un manche de pelle. C’est marrant comme il y a des destinées qui s’écrivent dès le plus jeune âge. Manier la pelle…
La lettre, je l’avais commencée comme ça : « Ma chère moi, vieille. » Déjà sans concession, ni langue de bois ! D’ailleurs, j’avais eu quelques problèmes avec mon instituteur qui ne comprenait pas le second degré, mon frère qui était trop nul, trop bête, qui ne savait pas fermer une cage (bon là, j’étais de mauvaise foi), les voisins qui ne savaient pas dresser Diane le furet puisque Kiki avait failli réussir à s’enfuir, le cousin Eugène qui était assez maladroit pour faire tomber du chocolat dans une cage à oiseau (tout le monde sait bien que le chocolat, c’est toxique pour tous les animaux), l’oncle Victor le fossoyeur, tante Euphrosyne et son drôle de prénom,…
Quand je pense à ce pauvre cousin Eugène quand même… Il n’avait pas de bras, le pauvre… Pas de bras…
Tiens, ça me fait penser à un truc que j’adorais faire quand j’étais petite. Je construisais des marionnettes « avec de la ficelle et du papier ». Elles étaient jolies… En général, elles représentaient des membres de la famille ou des amis. Je construisais un décor et je reconstituais des scènes de crime comme le cousin Eugène (un simple rouleau de papier toilette vide pendu au bout d’une ficelle) qui laisse tomber le fameux chocolat dans la cage des mandarins juste pour vérifier que c’est toxique aussi pour les oiseaux. J’avais été fascinée par le travail de maquettiste de Frances Glessner Lee. Je ne sais pas si vous la connaissez mais elle construisait des maquettes de scènes de crime pour pouvoir les étudier à fond et trouver le détail qui permettrait d’élucider le meurtre. Les Nutshell Studies of Unexplained Death (Études réduites de morts inexpliquées). Oh là ! Je digresse. C’était la petite disgression culturelle.
Je ne sais pas si la petite fille que j’étais serait fière de la « vieille elle » mais je l’espère du fond du cœur. Je me suis toujours bien appliquée à ne pas me perdre en route, ni en forêt, ni dans les cimetières… Toujours fidèle à ce stylo manche de pelle que j’ai fait refaire en plus grand sur toutes mes belles pelles.
Je sens que vous attendez quelque chose. Ah oui ! la lettre ! Vous pensiez que j’allais vous la lire ? Ça faisait 40 ans qu’elle trainait dans une boite en fer au fond d’un trou dans la terre au milieu des racines d’un arbre sur les restes en décomposition d’un cochon d’inde. Vous croyez vraiment qu’il reste des trucs à lire ?
La Lettre
Re: La Lettre
Ah, MDR!! J'adore !! Et la conclusion est phénoménale !